Le problème ce n'est pas les gens

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Le problème ce n'est pas les gens.

L'initiative « Non à une Suisse à 10 millions » n'apporte aucune solution ; elle ne fait qu'aggraver les problèmes existants. Elle est l'expression d'une politique fondée sur l'exclusion, la peur et de fausses réponses. 

 

Nous ne nous contentons pas de la rejeter, nous en dénonçons la logique même : une vision du monde qui réduit les êtres humains à des chiffres et transforme les droits en monnaie d’échange. Nous lui opposons une autre perspective : une politique migratoire solidaire et juste, fondée sur la liberté de mouvement et l'égalité des droits.

 

L’UDC propose une initiative qui, si elle était acceptée et appliquée, aurait des conséquences destructrices pour la population en Suisse. En voulant limiter artificiellement et brutalement la population totale à 10 millions d’habitant·es, l’initiative entrainerait la dénonciation d’accords et de traités internationaux qui sont garants de la stabilité, de la qualité de vie et de la prospérité de la Suisse.

 

L’initiative, en capitalisant sur des problèmes créés par les politiques antisociales des dernières décennies y oppose des solutions qui en amplifieront le désastre. Que l’initiative propose une mesure à laquelle même les milieux patronaux et les autres partis de droite s’opposent vivement, montre à quel point ce projet est intenable. 

 

Si un texte d’initiative si irresponsable et dangereux parvient toutefois aujourd’hui à donner l’illusion qu’il serait presqu’envisageable est le résultat d’une stratégie bien rôdée : Présenter la migration comme une menace, réduire les droits des personnes étrangères, les rendre responsables des problèmes sociaux et proposer leur exclusion comme la seule et unique solution.

 

1. L’initiative pose les mauvaises questions et propose une solution catastrophique

 

« 10 millions? Une fausse question. »

Cette initiative réduit des problèmes complexes à un simple chiffre et joue sur les peurs. Pourtant, la hausse des loyers, la pression sur les salaires, les coûts de la santé ou la saturation des infrastructures sont le résultat de choix politiques. Elles ne sont pas dues au nombre d'habitant·es, mais à des priorités mal fixées. Une politique sensée résout les problèmes au lieu de les réduire à une causalité unique et erronée.

 

L’UDC ose affirmer que « presque tous les problèmes de la Suisse sont dus à l’immigration ». Pourtant, ce sont les promoteurs immobiliers qui font grimper les loyers, ce sont les patrons qui fixent les salaires, ce sont les assurances et leurs lobbies qui font augmenter les primes, c’est le manque d’investissement et de planification public qui sature les infrastructures. 

 

Faire baisser artificiellement le nombre d’habitant·es ne résoudra pas les inégalités sociales, ne répartira pas mieux les richesses et ne permettra pas le développement des domaines les plus actuellement nécessaires : la sécurité sociale, la santé, l’éducation, la mobilité raisonnée ou encore la culture.

 

Au contraire, ce projet mène la Suisse tout droit vers un scénario catastrophe. Les projections démographiques les plus probables prédisent certes une augmentation de la population vers les dix millions et demi, mais elles montrent aussi une stabilisation à ce niveau-là, avec dès 2033 un nombre de décès supérieur à celui des naissances. Ce vieillissement ne pourra peut-être pas, déjà dans les conditions actuelles, être compensé par l’immigration. Or, une Suisse en 2050 sans les générations futures c’est la pénurie de travailleur·ses, la délocalisation des entreprises, les hôpitaux et les écoles devant tourner en sous-effectifs et une prévoyance vieillesse en sérieux danger.

 

« Un chiffre et des clichés ne résolvent pas les problèmes. »

Bien que cette initiative se présente comme une mesure de régulation démographique, ses effets concrets conduiraient à l'exclusion systématique de catégories entières de la population sur la base de leur lieu de naissance. Cette approche reprend des schémas rhétoriques caractéristiques des mouvements d'extrême droite en Europe : la désignation d'un groupe cible comme responsable des difficultés collectives, permettant ainsi à ces mouvements de se positionner en seuls garants de l'ordre. Pourtant, l'analyse historique et contemporaine montre que ces mêmes formations politiques ont régulièrement soutenu des politiques favorables aux intérêts du patronat, des grands propriétaires et des entreprises dominantes.

 

L'accent mis sur l'origine des individus ne résiste pas à l'examen des faits. Si des problèmes sociaux émergent, ce n’est pas parce que certaines personnes sont nées ailleurs, ou parlent une autre langue à la maison. Ces défis trouvent leur source dans des structures économiques où la répartition des richesses reste inégale, où l'absence de capital familial freine considérablement la mobilité sociale et où la précarité tend à se perpétuer d'une génération à l'autre. C'est donc davantage sur ces déterminants structurels que sur les caractéristiques individuelles que devrait porter le débat public.

 

2. Cette initiative n’a rien compris à la migration

 

« Les êtres humains ne constituent pas une limite. »

L'idée d'un « plafond démographique » revient à traiter les êtres humains comme une masse que l'on peut contrôler. Cela remet fondamentalement en cause les droits et le sentiment d'appartenance. Nous y opposons une position claire : tous les êtres humains ont des droits. La dignité ne peut être limitée – elle doit être garantie.

 

L’être humain s’est toujours déplacé. Que ce soit pour des raisons économiques ou de survie. La migration concerne tout le monde : de l’amoureux qui rejoint son partenaire dans un autre pays, des familles rescapées de guerre, de l’opposante politique qui s’exile jusqu’au patron d’entreprise qui change de canton ou de pays pour payer moins d’impôts, tout le monde bouge pour une vie meilleure. C’est autant un instinct millénaire qu’un droit humain fondamental. 

 

Toute politique qui considère la migration comme un problème extérieur plutôt que comme un phénomène normal se fourvoie et ne pourra envisager que de fausses solutions. 

 

« La Suisse n’existe pas sans la migration. »

Plus de 40% de la population a une histoire migratoire. On oublie souvent que cette population a été en partie attirée en Suisse pour couvrir les besoins de l’économie. L’idée que les étranger·es coûtent cher, profitent des prestations sociales et sont responsables de la hausse de criminalité porte atteinte à leur dignité et a depuis longtemps été réfutée scientifiquement. Elle est même particulièrement révoltante, quand on considère historiquement les conditions dans lesquelles les travailleur·ses étranger·es, qui ont participé à la construction du pays, ont été reçu·es en Suisse.

 

La libre circulation des personnes, garantie depuis vingt ans par les accords bilatéraux, constitue la base d’une politique migratoire raisonnable et pragmatique, qui renforce également les droits des personnes migrantes venant des pays hors UE. Les mesures d’accompagnement ont en outre permis de protéger le niveau des salaires d’une manière qui n’existait pas auparavant. Et le statut inhumain de saisonnier a enfin été aboli grâce à elles – contre la volonté des auteurs de l’initiative actuelle. 

 

Mais déjà avant l’introduction de la libre-circulation les débats étaient alarmistes. La catastrophe annoncée ne s’est pas du tout déroulée, bien au contraire. Depuis la signature des accords bilatéraux I en 1999, le produit intérieur brut (PIB) réel par habitant·e de la Suisse a augmenté de 28%. De plus, l’effet rajeunissant de la migration fait baisser la pression sur les cotisations à l’AVS. Il n’y a rien à trouver du côté de la santé et de la criminalité non plus. Les personnes étrangères pèsent en moyenne 28% de moins sur le budget de la santé et il a été prouvé à plusieurs reprises que l’origine n’est pas un déterminant de la criminalité. 

 

Les débats stériles et essentialisants sur les effets de la population étrangère en Suisse sont non seulement souvent sans fondement, ils détournent également des questions sociales véritablement importantes : à quoi doit ressembler une politique sociale et économique qui permet à tout le monde sur le territoire de vivre dignement et de s’épanouir ?

 

3. Comment cette politique fonctionne: Créer des problèmes pour pouvoir les gérer

 

« La crise est fabriquée. »

Depuis des années, les droits fondamentaux, sociaux et économiques sont systématiquement affaiblis. Dans le même temps, on prétend que le système ne fonctionne plus. C'est ainsi que l'on justifie de nouvelles mesures répressives. Une politique migratoire réaliste et juste, en revanche, renforce les droits fondamentaux au lieu de les détruire.

 

L’initiative démontre très bien ce que vise une politique d’extrême droite : créer des problèmes pour pouvoir en tirer des profits électoraux. L’exemple de l’asile est particulièrement parlant. Depuis la première loi sur l’asile, toutes ses modifications ont provoqué des durcissements. Les droits des personnes exilées ont été démantelés, les budgets ont été coupés et la gestion de l’asile partiellement confiée à des entreprises privées qui fonctionnent dans l’intérêt de leurs actionnaires. Le droit d’asile en Suisse est un système qui précarise et isole les gens. C’est une spirale sans fin : les droits et les prestations sont réduits, le système ne peut plus garantir d’accueil correct et ses dysfonctionnements sont instrumentalisés pour justifier de nouveaux durcissements. La droite anti-migration tente la stratégie dangereuse de la prophétie autoréalisatrice.

 

« Cette politique divise et empêche de penser. »

Cette initiative s’inscrit dans la longue tradition d’initiatives xénophobes. Le discours sur la migration est surinvesti par l’extrême droite. Durant les six dernières décennies, l’UDC, ses prédécesseur·es et ses allié·es européen·nes ont patiemment nourri un discours qui pollue nos imaginaires : l’immigration comme menace.

 

Dans les médias comme au Parlement, le thème de la migration est monopolisé par les forces politiques qui lui sont hostiles. James Schwarzenbach, nationaliste, millionnaire et magnat des médias lançait à la fin des années 60 son initiative contre la surpopulation étrangère. S’il a perdu dans les urnes, son narratif de la migration comme menace a en revanche largement conquis l’opinion publique. Cette vision imprègne désormais le discours d’une part toujours plus importante du spectre politique. 

 

L'omniprésence de ce discours et les réactions qu'il suscite, qui se limitent au mieux à une attitude défensive, nous empêchent surtout de concevoir une véritable politique migratoire. Aucune alternative n’est proposée, ni discutée en profondeur. La défense constante face aux attaques des droits réduit les possibilités de développer une politique migratoire réaliste et qui ouvrirait des perspectives positives.

 

L’escalade excluante de notre politique migratoire actuelle est une fuite en avant. Le démantèlement progressif des droits n’a aucun effet significatif sur le nombre de personnes qui migrent, mais des conséquences graves sur leurs conditions de vie. Et surtout, la focalisation sur ces mesures empêche de penser une politique migratoire globale, responsable et répondant aux défis contemporains.

 

4. Notre alternative : une autre politique migratoire

 

« La migration est notre réalité. »

La migration fait partie intégrante de l’humanité. Elle fonde nos sociétés, maintenant et depuis toujours. La Suisse a toujours été diverse et elle le restera. La question n’est pas de savoir si la migration doit se produire, mais plutôt de comment nous nous organisons pour garantir les droits de tou·xtes. Nous exigeons une politique ambitieuse basée sur la liberté de mouvement, l’égalité, la justice et la responsabilité globale. 

 

« La solidarité c’est relever les défis ensemble. »

L'initiative prétend que la solidarité a ses limites. Nous affirmons au contraire qu'elle est le fondement d'une société juste. La cohésion sociale naît de l'égalité des droits pour tou·xtes, et non de l'exclusion. Une politique de solidarité renforce tout le monde, au lieu de monter les gens les uns contre les autres. La solidarité ce n’est pas la charité ou la dépendance, c’est une société égalitaire qui donne à tout le monde les mêmes possibilités de vivre, grandir et participer. Une société qui met ses membres en opposition structurelle ne peut créer que de la violence.

 

L’initiative sous-entend que l’accueil de population migrante serait une décision humanitaire, ou un excès de bonté, qui nous mènerait à notre perte. C’est oublier à quel point la Suisse est tributaire, responsable et profite de la migration. 

 

La politique migratoire suisse est particulièrement restrictive. Les permis de séjour et les droits sociaux et économiques inégaux qui en découlent font de la population étrangère une main d’œuvre précarisée, corvéable à merci et interchangeable. Le système d’asile actuel empêche structurellement l’intégration. L’initiative, en plus de s’attaquer aux personnes qui fuient les guerres et les crises, vise également directement les personnes grâce à qui nos services publics fonctionnent, nos hôpitaux soignent, nos enfants sont éduqué·es, nos bâtiments sont construits. La politique migratoire actuelle contribue certes à la prospérité globale du pays, mais elle le fait sur le dos des classes qu’elle précarise le plus.

 

Il est grand temps que cette politique de l’exploitation cesse et soit remplacée par une véritable vision d’avenir. Les premiers progrès apportés par la libre-circulation des personnes doivent être renforcés et élargis. Les permis de séjour doivent garantir la possibilité de se former, de travailler, de vivre dignement. Les personnes migrantes ne doivent pas rester étrangères toute leur vie.

 

5. Dire non à cette initiative est un enjeu antifasciste

Si l’initiative est appliquée, elle dénoncera les traités de droit international que la Suisse a signés. C’est avoir la mémoire historique drôlement courte que d’ignorer que la Convention européenne des droits de l’Homme et la Convention de Genève sur le statut de réfugié ont été mis en place après la deuxième guerre mondiale. Pour pouvoir dire, et garantir, « plus jamais ça ». Ces textes sont le fondement d’une justice globale et le ciment de l’État de droit. L’initiative propose, elle, de violer les droits fondamentaux d’une partie de la population sur la base de son origine.

 

Il faut comprendre cette initiative pour ce qu’elle est : une stratégie de diversion. Elle détourne le regard des défis réels d’une époque de bouleversements, pour permettre aux pires idées réactionnaires de devenir acceptables. Elle efface les responsabilités des inégalités sociales et économiques pour présenter une solution qui ne ferait que les aggraver. 

 

Accepter l’initiative, ou même juste y songer, c’est donner du crédit aux discours racistes. Les politiques anti-immigration, la diabolisation des personnes étrangères et la rhétorique de l’ennemi de l’intérieur ont toujours été la porte d’entrée de l’extrême-droite vers le pouvoir.

 

Les extrêmes et les autoritarismes surgissent dans des contextes de crise. La précarisation de la population que l’application de l’initiative engendrerait, ainsi que le démantèlement des droits qu’elle impliquerait sont le terreau idéal pour l’établissement de régimes antidémocratiques.

 

Conclusion

 

L’initiative vise une politique de la crise et du chaos, qui permet aux attitudes autoritaires de devenir acceptables et de gagner du terrain. Elle ne résout par les problèmes, elle continue de les alimenter. Nous y opposons une autre politique migratoire : réaliste, juste et globale. Car la solidarité ne connaît pas de limites, elle est ce qui nous permet de tenir ensemble.