Contrairement à ce que les initiant·es prétendent, sans grand souci de vérité, les prochaines années annoncent un déclin dramatique de la natalité et un renversement de la pyramide des âges. La Suisse atteindra, et dépassera probablement légèrement les 10 millions, mais elle se stabilisera à ce niveau-là, avec une surreprésentation de personnes plus agées, ce qui pose d’importants défis en termes de prévoyance vieillesse, de politique de santé et de marché du travail. Et ce sont justement les personnes à même de pallier les déficits, les personnes étrangères, que l’on rend responsables des problèmes mis en place par nos politiques économiques et sociales actuelles.
Après tout, si les problèmes que l’UDC met continuellement en avant n’existaient plus, elle n’aurait plus vraiment l’occasion de présenter l’exclusion comme la solution. Et comme les solutions proposées ne répondent pas aux problèmes, elle peut continuer à dire que nos politiques migratoires ne sont toujours pas assez strictes, et exiger de nouveaux durcissements. Les pales du moulin populistes ne sont pas près de s’arrêter de tourner.
L’initiative des 10 millions n’est qu’un rouage de la machinerie. La stratégie de Steve Bannon, stratège d’extrême droite et ex-conseiller de Trump, qui consiste à « inonder la zone » pour laisser ses adversaires en état de sidération et les rendre incapables de réagir à tout, est depuis longtemps utilisée par l’UDC. On ne compte plus les objets parlementaires, communiqués de presse, affirmations dans les médias qui convergent toutes vers un seul but : attiser la méfiance et la haine des personnes étrangères. Et cette communication politique demande beaucoup moins de ressources quand on ne se soucie pas de la véracité de ses propos ou de la fiabilité de ses sources.
Cette manœuvre relève du génie stratégique : ayant méticuleusement préparé le terrain et multiplié les assauts sur tous les fronts, ils ont contraint la résistance à se disperser, l’empêchant ainsi de former un bloc uni. C’est malheureusement ce qui est en train de se passer dans cette campagne aussi.
Une campagne d’opposition partielle et insatisfaisante
Du côté des opposant·es de gauche à l’initiative, la stratégie était au départ de parler le moins possible de migration ou d’asile, et d’attirer l’attention sur les autres conséquences de l’initiative, sur l’économie ou les relations avec l’Union européenne par exemple. Les positions sur la question de l’asile sont très défensives et plutôt timides. On se contente de rappeler que les personnes du domaine de l’asile sont peu nombreuses, qu’il est important de respecter le droit international et la tradition humanitaire et que les personnes issues de l’asile aussi peuvent contribuer aux secteurs clés du marché du travail.
C’est compréhensible de vouloir éviter les sujets peu rassembleurs, mais aussi un peu naïf. L’UDC a une telle force de frappe discursive, qu’elle contrôle depuis longtemps la teneur des débats. Alors si elle prépare une scène pour parler de migration, autant l’occuper. Mais il faudrait alors l’occuper vraiment, dans nos termes, et avec nos solutions.
Paradoxalement c’est economiesuisse, représentante des milieux économiques et des entreprises, qui évoque le plus l’immigration dans son argumentaire, et ce, sous un angle résolument positif. Toutefois, cette approche occulte délibérément la question cruciale de l’exploitation des travailleur·es étranger·es. Et ce sont évidemment les personnes du domaine de l’asile qui font les frais de la relative ouverture d’economiesuisse. Leur solution : augmenter et systématiser les renvois, tout en amplifiant la collaboration avec Frontex.
Où est le discours de gauche sur l’asile ?
Cela met en lumière le cruel manque d’un véritable discours de gauche sur la migration et particulièrement l’asile. Nous avons besoin d’une position qui dépasse les simples considérations humanitaires, morales ou de compassion. Le respect du droit d’asile répond à un impératif de justice, pas de générosité.
Nous devons prendre la mesure de l’enjeu et considérer les innombrables initiatives antimigration comme autant d’occasions pour aborder réellement les questions de fond. Le discours xénophobe mobilisé par l’UDC ne s’est pas établi du jour au lendemain. Il a été patiemment construit et diffusé. Il a été normalisé et rendu acceptable quand il a été repris par de plus en plus de forces politiques. Il convainc parce qu’il joue sur les peurs et donne l’impression de répondre aux questions politiques actuelles.
Nous avons besoin en face d’une position claire et courageuse. Il est très insatisfaisant de devoir se contenter de rappeler que la plupart des personnes qui demandent protection en méritent une, que les personnes réfugiées veulent travailler si on leur en donne la possibilité et que la Suisse doit respecter sa tradition humanitaire. Les motifs de fuite sont toujours plus mis en doute par les autorités migratoires, les programmes d’intégration au marché du travail sont largement insuffisants et il y a longtemps que l’aide au développement est conditionnée aux partenariats migratoires.
Avec cette attitude de constante réaction, on se retrouve à défendre un système pourtant défaillant. Pour avoir une position crédible sur l’asile, il faut aussi être capables de dénoncer et critiquer le régime actuel. On se peut pas défendre véritablement une politique d’asile quand elle est basée, comme c’est le cas en Suisse, sur des permis discriminants et excluants, sur des conditions de vie indignes et sur une isolation sociale, économique et géographique.
Combien de temps cela suffira-t-il ?
Peut-être que pour arracher un non aux urnes le 14 juin prochain des positions timides et défensives, ainsi que l’alliance d’opportunité avec la droite et le patronat suffiront. Mais cela ne tiendra pas longtemps. Il ne faut pas oublier que les 10 millions ne sont que le tour de chauffe avant l’initiative de la sécurité des frontières, qui elle s’attaque encore plus frontalement, et encore plus violemment aux personnes réfugiées. Et là, difficile de s’imaginer un soutien de la droite.
Nous ne pouvons plus nous contenter de parler de migration et d’asile que lors des campagnes contre les initiatives de l’UDC. Premièrement parce qu’à seulement réagir, on reprend immanquablement leurs catégories de pensée, et par là on les valide. Mais aussi parce que si on ne prend pas le temps de développer un discours cohérent et pertinent sur l’asile avec l’ensemble de la gauche progressive, l’extrême droite arrivera toujours à nous disperser avec sa stratégie du chaos.